Le sang noir de Louis Guilloux

Oui, j’insiste, il faut lire « Le Sang noir » de Louis Guilloux sous peine, sous peine de, j’sais pas moi, sous peine d’ignorance de la nature humaine tiens.
« J’admire et j’aime l’oeuvre de Louis Guilloux, qui ne flatte ni ne méprise le peuple dont il parle et qui lui restitue la seule grandeur qu’on ne puisse lui arracher, celle de la vérité. » Albert Camus.
Cher lecteur, installez-vous bien inconfortablement dans ce chef d’oeuvre oublié de la littérature française que Jorge Semprun considérait comme l’un des plus grands romans du XXe siècle.
Plantons le décor. Sur scène, devant nous, tout près de nous, avec nous, à les toucher, à les sentir, à les écouter parler, crier, chuchoter et penser, des personnages uniques en leurs genres et pourtant si universels. Tous plus réalistes les uns que les autres. Guilloux se méfie de l’imagination comme de son ombre, comme de sa lumière. Il montre, il décrit. Il ne juge pas, il ne commente pas, il n’explique pas.
En coulisse, très loin, l’odeur de la boucherie des tranchées, le grognement ignoble des gueules cassées, le vacarme de la révolution russe, les cris des poilus mutins aussitôt fusillés.
Parfois le rideau frémit, une bise d’espoir, une brise de désespoir, le rideau se soulève et l’on voit tout : horrible !
Nous sommes en 1917 dans une ville de province qui pourrait être Saint-Brieuc, ville natale de Guilloux, qui veut, sans la nommer, nous parler d’elle. Ici l’avant c’est l’arrière.
Ce roman « qui offre de quoi perdre pied » (André Gide) transpire, respire à pleines pages Balzac, Céline, Nietzsche, Ibsen, Dostoïevski. Tout ça ? Ben oui tout ça ! « L’homme révolté » de Camus nous tend la main tout au long des pages. Mais ce roman bouleversant rit aussi à plein poumons comme une comédie de boulevard. Une vraie Comédie Humaine mon cher Honoré ! Chacun y joue son rôle. « Ce qu’il y avait d’intolérable, c’est que c’était toujours l’épicier qui était l’épicier, l’avocat, l’avocat, que M. Poincaré parlait toujours comme M. Poincaré, jamais, par exemple, comme Apollinaire et réciproquement… »
Son « anti-héros » Merlin est professeur de philosophie (professeur de désordre) au lycée. A un an de la retraite. Ses élèves et les gens du village le surnomment Cripure car cet homme a mauvaise réputation. Cripure comme « Critique de la raison pure » (ou Cripure de la raison tique selon ses élèves) de Kant que ce professeur un peu loufoque aime tant commenter à ses élèves. Cripure donc a eu son heure d’importance à Paris : une thèse sur Tournier un philosophe (thèse jugée trop fantaisiste et refusée) et une étude sur la pensée médique. Il sait philosopher : « On vit comme si on avait une vie pour apprendre. » Imparable ! Cripure est handicapé physique atteint d’une difformité si voyante.
Cripure le voilà et malgré ce portrait saisissant nous le prendrons en amitié. « Son petit chapeau de toile rabattu sur l’oeil, sa peau de bique flottante, sa canne tenue comme une épée, et cet effort si pénible à chaque pas pour arracher comme d’une boue gluante ses longs pieds de gugusse, Cripure avait l’air dans la rue d’un somnolent danseur de corde. Sa myopie accusait le côté ahuri de son visage, donnait à ses gestes un caractère ralenti, vacillant, d’ivrogne ou de joueur à colin-maillard. »
Louis Aragon disait de Cripure qu’il était « nécessaire à la pleine compréhension de l’homme d’aujourd’hui, une arme pour l’homme de demain contre l’homme d’hier. » Cripure fait bande à part dans le village. Il rejette le lache patriotisme des planqués de la grande guerre (officiers, ministres), il crache sur Dieu, l’argent et l’armée (depuis l’affaire Dreyfus). Mais il sait déjà que la révolution qui se prépare à l’est ne sera pas pour lui. Trop tard.
Cripure aura tout raté : sa carrière d’écrivain, ses amours…le Paradis artificiel sur Terre comme au Ciel! Il restera donc le bouc émissaire (à la peau de bique !) des « bien pensant » et des nantis. Ce Cripure c’est le portrait tout craché de Georges Palante le professeur de philosophie de Louis Guilloux lycéen à Saint-Brieuc. Palante, l’athée social, vénéré par Michel Onfray qui lui consacra son premier livre et adulé par Albert Camus, est le philosophe de l’aristocratisme individuel, l’auteur de « Combat pour l’individu » ou « La sensibilité individualiste ». Palante était atteint d’acromégalie, une maladie dégénérative. Sa thèse avait été refusée. Tiens, tiens !
Mais dans ce roman il y a aussi Maïa la phénoménale compagne illettrée de Cripure, ses chiens à puces, son bureau poussiéreux bourré à craquer de livres, l’odieux Nabucet, le doux farfelu Moka, Faurel le député et son fils déserteur, Babinot le patriote ridicule, Kaminski le cynique et suffisant officier, Mme de Villaplane l’aristocrate déchue, Monfort l’étudiant poète-révolutionnaire, Glâtre le collectionneur d’images des catalogues de modes, la belle Toinette et son officier blond et beaucoup d’autres illustres copies conformes, informes, difformes à la nature humaine. De l’hypocrisie considérée comme un des beaux arts !
Simplement, avec pudeur et générosité, Guilloux sait révéler le Bien et le Mal qui déchirent les couples, empoisonnent les familles, attisent les luttes de classe, provoquent les guerres. A la vie, à la mort !
Cher lecteur, n’ayez pas peur des 600 pages. Elles se lisent à la mesure des courts chapitres (comme autant de nouvelles) qui rythment la lecture.
Je vous le dis pompeusement, je pourrais écrire une thèse sur ce livre…Bon, pas sûr qu’elle soit acceptée par un académique jury bien pensant…
« Ne vient de nous-mêmes que ce que nous tirons de l’obscurité qui est en nous, et que ne connaissent pas les autres. » Marcel Proust.
Le sang obscur comme le sang noir de ceux qui n’ont plus que l’apparence de la vie…
Louis Guilloux (1899-1980) est un auteur trop méconnu. Ami de Camus et de Malraux, admirateur de Conrad, son nom est associé au Prix Louis Guilloux décerné chaque année à une œuvre de langue française ayant une  » dimension humaine d’une pensée généreuse, refusant tout manichéisme, tout sacrifice de l’individu au profit d’abstractions idéologiques « .

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