L’homme à la carabine de Patrick Pécherot

« Ceci est mon testament.
Moi, Soudy, condamné à mort par les représentants de la vindicte sociale dénommée justice… »
André Soudy, 21 ans, sera guillotiné le 21 avril 1913. Sur la planche à bascule, le cou dans la lunette, ses derniers mots seront : « Il fait froid, au revoir. »
Dans son testament, il va léguer ses pinces-monseigneur au ministre de la Guerre, ses hémisphères cérébraux à la faculté de médecine, son crâne en exhibition au profit des soupes communistes et son autographe à l’anarchie.
André Soudy ? Ce nom ne vous dit rien ?
Rien de plus normal après tout.
André soudy, c’est juste un petit, tout petit second rôle dans la Bande à Bonnot.
Presqu’un figurant.
C’est le plus jeune, le tuberculeux. Pas même un second couteau.
Il n’a jamais tué personne !
C’est l’enfance piétinée, mal élevée, comme une mauvaise herbe qui pousse entre les pavés des banlieues de Paris, un voleur de boîtes de sardines.
Condamné à 20 ans pour vol de bicyclette, c’est le « J’suis un pas de chance » qui écope tout le temps…à raison et très souvent à tort !
C’est le sentimental aux yeux doux qui tombe aussitôt amoureux de la première chanteuse de rue qu’il croise.
C’est « l’homme à la carabine » qui pose, forcément, devant le photographe des services de la Préfecture de Police comme sur la couverture en noir et blanc du livre de Patrick Pécherot.
Les livres de Pécherot sentent-chantent fort Arsène Lupin, les Brigades du Tigre, Nestor Burma, les tranchées du chemin des Dames (« Tranchecaille » polar primé en 2008), les années folles (« Les brouillards de la Butte » polar également récompensé en 2002),
le Paris occupé et collabo (« Boulevard des Branques »), la guerre d’Espagne (« Belleville-Barcelone »).
Cette époque là, qui couvre une quarantaine d’années, de 1910 à 1950, Pécherot nous y transporte littéralement comme par enchantement, avec enchantement !
Ici, dans son dernier livre « L’homme à la carabine » paru en janvier 2011, le voyage dans le temps fonctionne à merveille. Le lecteur est aspiré-inspiré dans le Paris des anarchistes illégalistes. Les « en-dehors », les « hors des lois ». Les jusqu’au boutistes.
Dans le pavillon fleuri de Romainville, la « crème » et la mauvaise graine des libertaires en tout genre est en transit, sur terre…pas au ciel. Ici, René Valet le poète, Raymond Caillemin dit Raymond la science, Victor Serge (l’auteur des célèbres « Mémoires d’un révolutionnaire ») et sa compagne Rirette, Jules Bonnot et…le tendre camarade André Soudy. Ici, ça jardine, ça cuisine, ça écrit, ça discute, ça trafique la fausse monnaie, ça refait le monde, ça fuit la police,ça fomente pour que « crève le vieux monde ».
Tous ont à peine vingt ans.
« Ils ont tout ramassé des beignes et des pavés
Ils ont gueulé si fort qu’ils peuvent gueuler encore
Ils ont le cœur devant et leurs rêves au mitan
Et puis l’âme toute rongée par des foutues idées » chante Léo Ferré.
Leurs devises…et encore quand ils en ont une ?
« Nous ne voulons être ni exploiteurs, ni exploités ! », « La propriété, c’est le vol ! » (là c’est du Proudhon) ou bien « Reprenons ce que la société nous vole ! »
Ca passe et ça casse. Souvent ça casse !
Tous se savent voués à la guillotine. Beaucoup finiront au bagne. Perpét’.
D’autres réussiront à s’évader comme Barbe, une fille « pieds nickelés » de la bande.
« Pour sa comparution devant le juge, ils l’ont confiée à un vieux sergent de ville, rhumatisant et à moitié sourd. Tout juste assez vivant
pour garder une idiote. Barbe n’était pas assise depuis cinq minutes sur le banc du couloir qu’elle se lève d’un bond, retrousse ses jupes et prend ses jambes à son coup. Le flic n’a rien pu faire que se tenir les reins, son sifflet à la bouche? Avant qu’il souffle dedans, Barbe avait filé. »
Il faudra 500 hommes armés pour venir à bout de Bonnot.
Le « tout Paris » se précipite pour assister au spectacle de l’assaut final.
« On déboule de Paris. Taxi pour les beaux messieurs et les élégantes, décolletés pigeonnants, froufrous et crinollines, blazers sportsman, poils de chameau. A Vincennes, les tacots vendent la balade deux francs cinquante. Du champ de courses au champ d’honneur. On embarque le whippet et le chihuahua. On accourt, en bande, en trombe, aux premières loges. »
Victor Serge sera condamné à 5 ans de prison avant de rejoindre la Russie en révolution et cotoyer Lénine et Trosky. Il sera le premier à désapprouver les abus de la dictature du prolétariat.
Pécherot, par un savant collage littéraire d’extraits de lettres,
d’articles de journaux, de rapports de Police, de dialogues romancés, de photos nous prend en mains et nous promène dans ce Paris d’ Eugène Sue, ce Paris de Léo Malet.
Avec courts chapitres et nombreux falsh-back, Pécherot esquisse, crayonne le portrait d’un enfant perdu dans la tourmente des idées révolutionnaires…perdu d’avance.
« Je suis comme un papier tue-mouches où le malheur viendrait se coller. » écrit Soudy.
Avec générosité, poésie, l’auteur, né en 1953 à Courbevoie (comme Arletty !) journaliste et scénariste de BD sait émouvoir son lecteur avec des décors et le langage de l’époque bien plantés, bien parlés.
« Je suis de ceux qui goûtent fort les bandits, non que j’aime à les rencontrer sur mon chemin; mais malgré moi, l’énergie de ces hommes en lutte contre la société tout entière m’arrache une admiration dont j’ai honte. » (Prosper Mérimée)
Longtemps, longtemps, après que vous ayez fermé ce livre, vous chanterez encore l’histoire des bandits tragiques…fils de Mandrin !
« Compagnons de misère
Allez dire à ma mère
Qu’elle ne m’reverra plus
J’ suis un enfant, vous m’entendez,
Qu’elle ne m’reverra plus
J’suis un enfant perdu. »
C’est la complainte de Soudy…

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