Une histoire sans nom de Jules Barbey d’Aurevilly

« Les plus grandes séductions peut-être que l’histoire des passions pourrait raconter ont été accomplies par des voyageurs qui n’ont fait que passer et dont cela fut la seule puissance. »

Barbey d’Aurevilly (1808-1889) est un habile, talentueux et trop méconnu conteur (baroque ? gothique ?) fasciné par le Mal, le secret et les passions diaboliques. Catholique tourmenté, monarchiste, outrancier anti-révolutionnaire, polémiste et dandy opiomane (dans les salons, on le surnommait Brummell II !), il aime tremper ses personnages dans le péché. « Les êtres heureux sont graves. Ils portent en eux attentivement leur coeur comme un verre plein, que le moindre mouvement peut faire déborder ou briser. »

Ici, dans cette « Histoire sans nom » (parue avec succés en 1882), le génial prosateur à l’imagination débordante, Barbey D’Aurevilly peint, avec un réalisme impitoyable lourdement chargé de symbolisme, les ravages d’une passion filiale entre une mère et sa fille. L’aristocrate Mme de Ferjol, originaire de Normandie (comme l’auteur) se marie, suit son époux et se retrouve « coincée », presque cloîtrée dans un trou perdu du Forez. Son mari qu’elle adore meurt trop tôt. Elle va alors se plonger, jusqu’à se se noyer, dans la prière. Entièrement vouée à Dieu, elle va même jusqu’à délaisser sa fille Lasthénie qui va, en silence, cruellement souffrir d’un manque de trendresse maternelle. La belle, fraîche et innocente Lasthénie…
Lorsqu’un maudit jour un énigmatique et ténébreux prête capucin arrive dans le village pour célébrer le carême. Il sera logé chez Mme de Ferjol, reconnue figure généreuse du village. Pendant quarante jours, le temps du carême, cet obscur et taciturne capucin va inquiéter les trois femmes qui l’accueillent : Mme de Ferjol, sa fille et la fidèle servante Agathe. Pas aimable, pas causant le capucin ! Toutes les trois semblent craindre, sans raison apparente, cet impénétrable passager. Puis, le dernier jour du carême, il disparaît comme par enchantement…comme par désanchantement…Plus aucune nouvelle de lui ! Volatilisé ce diable de capucin !
Les jours passent et le souvenir du « fugitif » trépasse. Oui mais voilà que l’éclatante Lasthénie dépérit de jour en jour. Elle ne parle plus et s’automutile. (Lasthénie de Ferjol a donné son nom à un syndrome décrit en psychiatrie : le syndrome de « Lasthénie de Ferjol » qui est un type de pathomimie au cours duquel le patient se provoque intentionnellement une anémie par des saignements qu’il occasionne lui-même délibérément.) Coup de tonnerre chez les Ferjol, sans le savoir, Lasthénie serait enceinte ! « Muette comme une tombe » , jamais elle ne dira le nom du père. Mme de Ferjol bannit sa fille et décide de retourner dans sa Normandie natale avec sa fille et sa servante afin de cacher cette grossesse inavouable dans ce village refoulé. Mais cher fébrile lecteur, je ne vous en dis pas plus…
La fin de cette histoire est étonnante, époustouflante…du Hitchcock vous dis-je !
Ce roman est noir, très noir mais tellement bien écrit !
« Connétable des lettres », Barbey d’Aurevilly influencera
Proust, Bernanos et Mauriac. Un auteur oublié qui mérite d’être lu. Lui qui se voit ni au-dessus, ni au-dessous mais à côté des groupes littéraires, se dit « stylite » (non pas styliste mais stylite qui signifie ermite) et « fakir de la solitude ». Il se brouille avec presque tout le beau monde littéraire de son temps : Flaubert, Zola et Victor Hugo qui le traite de « formidable imbécile ». Tout de même, il sera un des seuls à défendre Baudelaire lors de son procés d’accusation à la publication des Fleurs du Mal.
Baudelaire, Walter Scott et Balzac seront épargnés par ces virulentes aristaques.

Le jeune Léon Bloy qui vénère Barbey d’Aurevilly comme un maître écrit : « L’enfer n’est jamais si effrayant que lorsqu’il est montré par un trou de d’aiguille. »

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