Enfants de poussière de Craig Johnson

« Nous étions tous les deux enfuis le plus loin possible de la guerre, jursqu’aux franges de notre société, mais le Vietnam nous avait fatigués… »

Craig Johnson nous livre le quatrième opus de sa série Walt Longmire. Son shérif préféré.
Après « Little Bird » (lauréat du Prix du Roman Noir du Nouvel Observateur), « Le Camp des Morts » (lauréat du Prix 813)
et « L’Indien blanc », tous publiés chez les très recommandables éditions Gallmeister dans la collection Noire.
Les habitués seront ravis de retrouver Walt, son inséparable ami Henri Standing Bear (surnommé « La Nation Cheyenne »), sa fille Cady, sa secrétaire et standardiste Ruby, sa (très chère) collègue Vic et…et…son Wyoming.
Les novices se feront un plaisir non dissimulé de découvrir cet efficace et attachant casting.

Le Wyoming, parlons-en. Ouest des Etats-Unis. Capitale : Cheyenne.
De grandes étendues de plaines et des montagnes magiques, les BigHorn Mountains. C’est (c’était) la terre ancestrale des Indiens Sioux et Cheyennes.
Les blancs « avaient efficacement mis fin au monde de vie nomade de la nation cheyenne. »
Terre des crotales…aussi. Méfiez-vous où vous mettez les pieds !

Les américains ont de l’Histoire à se reprocher.
Les auteurs américains savent écrire pour exorciser le terrible passé de leur pays. Les Indiens massacrés et le Vietnam, par exemple.
Entre autres…
Leur littérature, souvent avec talent, sait donner corps, avec des mots, aux fantômes, aux ombres, aux hontes, aux peurs, aux cauchemars…
Comme dans l’halluciné « Méditations en vert » de Stephen Wright.

Peut-être devrions-nous « en prendre de la graine » ?
La littérature française d’aujourd’hui peine encore à évoquer, à parler de son Histoire : collaboration durant la deuxième guerre mondiale ou guerre d’Algérie. Entre autres…
(A noter le remarquable « Monsieur le Commandant » de Romain Slocombe, tout de même !)

Walt Longmire est le shérif du comté d’Absaroka, dans le Wyoming.
La cinquantaine toujours fringante, amateur de jazz à la Fats waller (il pianote un peu), veuf, une fille.
« Lorsque j’ai créé le personnage de Walt, je voulais qu’il soit sympathique, intelligent, drôle, mais je voulais aussi qu’il ait un bon niveau culturel, parce que j’espérais que les lecteurs auraient eux-mêmes un certain niveau de connaissance en littérature, et qu’ils se reconnaîtraient dans ce personnage. »

Son paradis sur Terre : « …un lieu à l’autre bout du monde…un passage ordinaire entre deux parois rocheuses rouges pas ordinaires où des personnages peu recommandables avaient trouvé un endroit par lequel faire passer le bétail volé, des truites grasses qui jouaient de leur queue puissante dans l’eau transparente et glaciale…chez moi, un endroit où les sommets couverts de neige veillaient sur nous. »
Au loin les BigHorn Mountains.
Tout près, le ranch de Craig Johnson construit des ses mains sur les contreforts des BigHorn Mountains…son paradis sur Terre.
Il s’occupe de ses chevaux, de ses chiens et de Walt Longmire.
Il est lauréat du Tony Hillerman Mystery Short Story Contest.
(Tony Hillerman, cher amateur de polar, vous connaîssez j’espère, non ?)

Mais revenons à nos enfants de poussière.
Les enfants de poussière (« dust child ») désignent ces enfants non désirés, nés pendant la guerre du Vietnam, rejetés par la société, comme leurs mères, souvent accusées d’être des prostituées.

Le corps d’une jeune Asiatique étranglée est retrouvée en bordure de route par les frères James et Den, deux ranchers célibataires endurcis…très endurcis même.
Dans le sac de la victime : une vieille photo de notre bon Walt Longmire prise quarante ans plus tôt dans un bar malfamé de Saïgon.
Bar à « putes » joliment nommé le « Boy-Howdy Beau-Coups Good Time Lounge ». Sur cette photo, Walt pose à côté d’une belle vietnamienne.
« Je sortis la photo de la doublure trempée du sac à main et la retournait pour la regarder. Elle était vieille et décolorée par le soleil, les coins rebiquaient là où l’eau avait imprégné le papier. C’était un instantané d’une femme asiatique perchée sur un tabouret de bar. Elle lisait le journal et un homme était assis devant un piano à sa droite. Il tournait le dos à l’objectif. Il portait un treillis et son visage était un peu caché. Il était grand, jeune, très musclé et il avait un visage d’ange joufflu et une coupe militaire. Et c’était moi. »

C’était en 1968, juste avant l’offensive du Têt, dans le Sud-Vietnam, qui fera vaciller les forces américaines et basculer l’opinion publique.
Le Têt, c’est la fête du Nouvel An vietnamien. Les attaques seront féroces. Une bataille se déroula même au sein de l’ambassade américaine à Saïgon.
Les manifestations pacifiques aux Etats-Unis vont durer jusqu’à l’accord de paix…en 1973 !
Dans le bourbier du Têt, Walt Longmire y était. Retour au bercail à la bannière étoilée avec quelques cicatrices, quelques médailles et beaucoup, beaucoup de fantômes pour peupler ses nuits…

L’enquête commence. Les suspects ne manquent pas. Les frères James et Den, ce géant indien Crow, Virgil White Buffalo, membre des tribus Crooked Staff et Crazy Dogs (un ancien du Vietnam qui vit sous un tunnel), le mystérieux Tran van Tuyen, distributeur aux Etats-Unis de films du marché asiatique, Phillip Maynard, barman à la Harley rutilante du Wild Bunch Bar et, et…Walt Longmire lui-même !
A vous de choisir…Suivez la piste…

Au fil des pages, Craig Johnson nous promène (nous balade) dans les bordels moites de Saïgon, la jungle étouffante de napalm, des brûlants canyons infestés de serpents à sonnettes, une ville minière abandonnée, hantée par des mineurs ensevelis vivants sous un coup de grisou.

« Les serpents à sonnettes muent en août. Leurs yeux se voilent et ils éprouvent de l’inconfort, ils sont contrariés et s’attaquent à tout ce qui passe et contrairement à la croyance populaire, ils ne sonnent pas forcément avant de mordre. »

Je vous avais prévenu, méfiez-vous où vous mettez les pieds…

Dans les polars de Craig Johnson les personnages sont vite attachants.
Avec leurs courages et leurs faiblesses.
Ils vivent avec la nature, avec leurs natures, avec leurs mauvaises consciences (la culpabilité de l’homme blanc colonial au lourd héritage de décimeur de peuples minoritaires), avec leurs fidèles amitiés, leurs fragiles amours, leurs petits train-train quotidiens…
La mécanique de l’intrigue est parfaitement huilée et les pages se tournent toutes seules.

« Tu te préoccupes moins des vivants que des morts. »

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