Lettre sur le pouvoir d’ecrire de Magny Claude-Edmonde


Eloge de la littérature.

En 1943, Claude-Edmonde Magny écrit une lettre (La « lettre sur le pouvoir d’écrire ») à Jorge Semprun (1923-2011).
Il a vingt ans. Elle a trente ans.
Jorge Semprun a rencontré Claude-Edmonde Magny au cours d’un congrès du mouvement Esprit, autour de la revue intellectuelle fondée en 1932 par Emmanuel Mounier.
Mais Jorge Semprun ne lira cette lettre qu’à son retour du camp de Buchenwald en 1945, la veille du bombardement atomique d’Hiroshima.
Depuis elle l’accompagnera sa vie durant.
Ecrire ou (re)vivre ?
Semprun a le vertige : doit-il, peut-il écrire l’expérience des camps d’extermination ?
« L’écriture m’enfermait dans l’univers de la mort, m’y étouffait irrémédiablement. » écrit-il alors.
Cette lettre va le conduire sur le chemin d’écriture.
« Je l’ai emportée avec moi dans toutes les circonstances de ma vie, y compris les voyages clandestins. »

Cette lettre paraît pour la première édition en 1947 chez Seghers.
300 exemplaires d’un petit volume d’une cinquantaine de pages.
La voici rééditée chez Climats Flammarion.

Claude-Edmonde Magny, de son vrai nom Edmonde Vinel, est agrégée de philosophie et spécialiste du roman américain (Aldous Huxley, entre autres).
Elle écrit des articles pour la revue Esprit sur Georges Bataille, sur les écrivains de la déportation et sur Sartre, Joyce, Malraux, Mauriac, Balzac.

Claude-Edmonde Magny a la « foi » en la valeur de la littérature, celle qui contemple, impuissante, la souffrance du monde.
Celle qui dévoile, celle qui sait recevoir toute l’émotion du lecteur, de n’importe quel lecteur afin qu’il puisse s’y glisser et prendre forme.
Le lecteur anonyme et multiple.
L’écrivain : « Je l’aime pour son amour et sa compréhension du petit peuple. »

Rimbaud, Georges Bataille, Balzac.
Les écrivains au grand cœur.
« On ne peut faire quelque chose de réussi que lorsqu’on écrit comme le fit Balzac avec l’être tout entier. »

Le « mauvais » (le faux ? l’égoïste ?) écrivain, lui, n’est pas assez « dépris » de soi, trop accaparé, obsédé par sa propre belle personne.
« Narcisse ne peut se voir tel qu’il est, ni connaître les autres. Son reflet fait écran entre le monde et lui, entre lui et lui. »
Un message, un avertissement aux écrivains (écrivaillons ?) d’aujourd’hui trop encombrés d’eux-même.
A leurs « vrais-faux » (ou faux-vrais, allez savoir) romans autobiographiques et autres autofictions « égocen-étriquées » (ne cherchez pas, ce mot je viens de l’inventer ici-même) qui pullulent, peu généreux voire suffisants, dans les conventionnelles et conspuantes vitrines des librairies ou les tristes et crétines lucarnes télévisuelles. Ceux-là, vous les reconnaîtrez, j’en suis persuadé.
Nicolas Rey ? Bernard-Henri Lévy ? Oui, pourquoi pas.
Qui d’autres ?
Oui celui-là aussi je l’avais noté. Celui-ci également.
Nous sommes d’accord.
Je vous laisse compléter la liste…cette rentrée littéraire 2012 grouille d’écrivains qui se regardent écrire.
Alors c’est plus fort que moi, je ne peux m’empêcher de citer ce cher Eric Chevillard :
« Mais c’est ainsi ; je jouis à ce poste d’un point de vue tout à fait singulier sur la littérature : jamais les personnages de roman n’avaient si volontiers offert leur trou de balle aux regards et à l’intromission, c’était même à se demander s’ils en étaient pourvus auparavant, s’ils ne cachaient pas honteusement ce vice de conformité sous les crinolines et les redingotes. Cette hypocrisie n’a plus cours. Dans les derniers livres d’Anne Weber, Guillaume de Sardes, Nicolas Rey, Florian Zeller ou Christine Angot – de bons et de mauvais livres, là n’est pas notre propos -, le lecteur rencontre ainsi quelques pages plus étroites, plus resserrées, où il est invité à entrer plus avant dans l’intimité du personnage.
Mais tout de même, quel étrange rassemblement d’auteurs autour du petit orifice ! C’est à croire que nous avons affaire à une grande découverte ; et comme si, après avoir longtemps tâtonné, la littérature mettait enfin dans le mille. »
Désolé mais c’était plus fort que moi !

« Sans bon sentiment, l’on ne fait que mauvaise littérature. » écrivait Gide.

Claude-Edmonde Magny est une amante exigeante des écrivains.
Très amoureuse de Balzac.
Impitoyable, elle sait trouver le mot qui « tue »…le lecteur.
Comme dans ce passage de « Madame Bovary » où Flaubert, à la recherche du mot parfait, compare, le bruit des lacets du corset de Mme Bovary qui se détachent à des sifflements de serpents.
Le mot juste qui sonne faux ?

Cette lettre est une déclaration d’amour aux écrivains, à la littérature, au Livre (avec un grand L).
Destinée à prévenir Jorge Semprun des dangers, des sacrifices de l’écriture, elle sera aussi avertir les écrivains encore en culottes-courtes…aux dents longues…trop longues…

« Ecrire est une action grave, et qui ne laisse pas indemne celui qui la pratique. »

Vous voilà prévenus chers plumitifs besogneux qui voulaient raconter votre vie !
Bon courage !

Bois Sauvage de Ward Jesmyn


En attendant Katrina.

L’ouragan Katrina (2005) est l’un des ouragans les plus puissants dans l’histoire des États-Unis : environ deux mille personnes sont mortes.
Avec son œil large de 40 kilomètres, ses vents ont pu atteindre jusqu’à 280 km/h.

«Je suis petite mais je vois bien des choses. Mon corps est un oeil sans limite qui malheureusement, voit tout.» (Gloria Fuentes)

C’est Esch qui raconte. Elle a quatorze ans.
Elle vit avec ses frères : Randall, Skeeter et Junior.
Et le père qui tient une casse. Il récupère tout ce qui ne sert plus à rien.
Il récupère surtout des bouteilles d’alcool, ça peut servir.
Le père boit souvent la tasse.
La mère est morte en donnant la vie au petit dernier, Junior.
«Elle est restée accroupie à hurler jusqu’au bout. Junior est né violet comme un hortensia : la dernière fleur de sa vie. Quand papa lui a montré, maman l’a effleuré du bout des doigts comme si elle avait peur de la flétrir, sa fleur, d’éparpiller le pollen. Elle refusait d’aller à l’hôpital. Papa l’a portée jusqu’à la voiture, le sang coulait à ses pieds, on ne l’a jamais revue.»

C’est cru, c’est rude, c’est violent dans le style.
C’est cru, c’est rude, c’est violent dans le bayou.

Ils vivent dans la Fosse, au milieu de la clairière, dans le bayou du Mississipi.
Le Mississipi, berceau du blues, de la ségrégation et de la misère.
L’arbre misérable qui cache la riche forêt des Etats-Unis.
Des vieilles dames en bigoudis et en pantoufles, avec des T-shirt trop grands. Des filles en survêt et en débardeur. Des garçons à casquettes et baskets sur leurs vélos. Voilà pour le décor.
Les jeunes passent du sale temps en se baignant dans une mare infestée de puces, en jouant au basket dans des semblants de paniers, en fumant de la mauvaise herbe, en élevant des chiens pour les entraîner aux combats, en faisant l’amour à la «va-comme-je-te-pousse. »
Chienne de vie !
En attendant Katrina : clouer des planches sur les fenêtres, faire le plein du pick-up et le mettre à l’abri, rentrer des bouteilles d’eau, mettre à cuire tout ce qu’il y a dans le frigo, et attendre, attendre que ça passe.
Et ça passe et ça casse.
«L’ouragan hurle, l’eau et le vent se précipitent par la fente, on regarde, les yeux presque fermés. J’ai de l’eau au-dessus des cuisses. La maison penche encore.»

L’écrivaine américaine Jesmyn Ward remporte le prestigieux National Book Award 2011 pour «Bois Sauvage».
Doté de 10 000 dollars pour le lauréat, le National Book Award est l’une des plus prestigieuses distinctions littéraires des Etats-Unis.
Lors de la cérémonie de remise de prix, Jesmyn Ward a déclaré que c’était la mort accidentelle de son frère qui l’avait poussée à devenir écrivaine. Elle a alors pris conscience que la vie était « quelque chose de fragile et d’imprévisible ».

Lecteur touché en plein coeur de l’ouragan.
Touché par les coeurs en vrac d’une famille afro-américaine qui bat la chamade.
L’Amérique à coeur ouvert.
Jesmyn Ward voit bien les choses. Des mots sans limite qui malheureusement, voient tout.
Jesmyn Ward a l’oeil, l’oeil du cyclone !

Red Grass River de James Carlos Blake


Il était une fois l’Amérique.

«Pour vivre là, faut être abandonné de Dieu ou carrément damné. Dans les Everglades, y a tout pour vous couper, vous brûler, vous gratter, vous piquer, vous empoisonner ou vous avaler d’un coup. Y a des sables mouvants, des alligators, des panthères, des serpents, des moustiques et tous les insectes de l’enfer pour vous rendre fou. En été, l’air est tellement humide et brûlant qu’on a l’impression de respirer du coton bouilli.»

1912-1924. Sud de la Floride. Près de Miami.
Dans les marais des Everglades, le «Jardin de l’Enfer».
Le pays de la famille Ashley.
A sa tête Joe le père. Dieu le père. Le Diable plutôt.

Le gang Ashley. Braqueurs de banques et trafiquants de whiskey.
Pendant l’enfer de la prohibition les Ashley font la loi.
Ils vont même jusqu’à provoquer les «gros bonnets» de Chicago.

Y’a le shériff Bob Baker.
Bob Baker et John Ashley, le fils (le plus)terrible se haïssent depuis longtemps : une histoire de jeunesse, une histoire de nana.
Et les avocats pourris, les flics corrompus, les lynchages, le racisme, les rackets, les trahisons, les jalousies…
Et puis une belle histoire d’amour, bien poignante, entre Laura et John.

Le lecteur perd ses repères, les bons et les méchants se confondent, c’est la force de ce livre.
J. C. Blake met l’ambiance : les paysages des marais des Everglades, les rues grouillantes de Miami, les courses-poursuites…
Bon, ça flingue à toutes les pages, y’a un crime toutes les dix pages, ça va en prison toutes les vingt pages et ça s’évade de prison toutes les trentes pages. Le sang coule à flot.

C’est la légende de l’Amérique qui souffle.
Après Jesse James, John Dillinger, Butch Cassidy, les frères Dalton, et Bonnie Parker and Clyde Barrow, voici venir le gang Ashley…
Quand le rêve américain tourne au cauchemar.
C’est l’épopée des bandits de grands chemins…

James Carlos Baker a grandi dans le nord du Mexique, se passionne pour l’histoire américano-mexicaine dont il conte les épisodes les plus noirs dans des romans très remarqués par la critique aux États-Unis. Il a remporté le Los Angeles Times Book Prize.

«Le truc, c’est qu’on a raconté tellement d’histoires sur le gang Ashley pendant si longtemps, et tellement de gens ont tellement déformé la réalité que c’est presque impossible de savoir ce qui est vrai ou pas.»

La nuit tombée d’ Antoine Choplin

Il y a eu la vie à Tchernobyl.

«Après les derniers faubourgs de Kiev, Gouri s’est arrêté sur le bas-côté de la route pour vérifier l’attache de la remorque.»

Gouri part en moto vers la zone. La zone interdite de Tchernobyl.
Gouri est un ancien «volontaire» pour nettoyer le réacteur N°4 de la centrale.
«C’était tôt le matin, deux camions militaires sont arrivés ici au village. Une huitaine de gars sont descendus et le chef a pris la parole pour dire qu’ils recrutaient des hommes pour nettoyer la zone. Que s’engager pour ce travail, c’était ni plus ni moins faire son devoir de citoyen.» Ce seront les liquidateurs.

Ecrivain public à Kiev, il revient sur les lieux deux ans plus tard.
Il veut récupérer la porte de la chambre de sa fille.
«Il y a pas mal d’inscriptions dessus. Des choses que nous avions écrites ou dessinées, Ksenia et moi. Un peu de poésie, des mots comme ça.». Et les marques de la taille de Ksenia, à douze ans, à treize et demi, quatorze.
Gouri, sa femme et sa fille habitaient à Priapiat, près du square Pouchkine, pas loin de la centrale.
Aujourd’hui c’est une ville fantôme où dans les jardins brillent des taches violacées de césium, une sorte de jus qui suinte de partout et sombrent des oiseaux aveugles.

Sur son chemin il va rencontrer des survivants. Ils vont raconter, se raconter la catastrophe. Ils vont chanter, au son de l’accordéon, ivres de vodka et de souvenirs le temps…d’avant l’événement.
Véra, Piotr, Pavel, Ivan, Leonti, Kousma, Vassili, Svetlana et les autres.
Et Iakov qui se meurt.
«Le visage est méconnaissable. Il a perdu ses cheveux et la peau du crâne est diaphane. Laissant voir en plusieurs endroits l’épaisse saillie des veines. L’un de ses yeux est presque fermé, comme celui d’un boxeur après un combat. Les joues sont creuses, les lèvres curieusement retroussées, les mâchoires crispées.»

Son précédent livre «Le héron de Guernica» m’avait enchanté.
L’histoire de Basilio, un jeune peintre autodidacte qui peint les hérons cendrés des marais de Guernica. La guerre d’Espagne, Picasso…

Toujours tout en retenue, écrivain économe, pudique, presque magique mais tellement généreux avec le lecteur.
Cette nuit tombée m’a séduit.
L’écriture de Choplin, teintée d’atticisme, jette comme un sort sur le lecteur.
Il nous charme avec ses mots légers, ses courtes phrases lestées d’adjectifs trop qualificatifs.
L’ombre des mots, discrète, à peine visible, invisible presque, déborde d’émotions, nous arrache des larmes, nous prend aux tripes.
L’ombre du drame nous tient le fil à la page.
Merci Monsieur Choplin.
«Sans bon sentiment, l’on ne fait que mauvaise littérature.» écrivait Gide.

«Je suis allé plusieurs fois sur le toit avec lui. Il voulait toujours mettre un ou deux coups de pelle de plus que les autres. Il dépassait les quarante secondes à chaque coup.»

Tchernobyl, 25 ans après : de 25 000 à 125 000 morts et plus de 200 000 invalides, et pour les populations exposées à la contamination un bilan qui sera selon les estimations de 14 000 à plus de 985 000 morts à travers le monde.

Mais ce livre vous en dira beaucoup plus que ces chiffres…
C’est le pouvoir de la littérature.

Le Convoi de l’eau de Akira Yoshimura


Ce roman du japonais Akira Yoshimura est une pure merveille de lecture.

L’histoire ?

Un barrage hydroélectrique va être construit dans une vallée où coule la rivière K.
« Le tumulte s’était calmé à notre insu, et un profond silence dominait. Il n’était certainement pas dû à la fatigue de cinq jours de marche forcée avec la peur des éboulements, mais à l’émotion que nous avions éprouvée lors de la découverte de la vallée; la réalité de notre objectif nous avait tous rendus muets. »

Au fond de la vallée, un mystérieux hameau aux toits pentus recouverts de mousse verdoyante.

Un homme étrange fait partie du chantier. Il porte en permanence dans un sac cinq morceaux d’os des doigts de pied de sa femme.
Etrange, étrange, vous avez dit étrange ?

Il raconte.

Le hameau devra être enseveli sous l’eau. Ses habitants devront être expulsés et dédommagés.

Mais vont-ils accepter de quitter leur village ancestral ?

Devant nous vont se dévoiler deux destins : celui de cet énigmatique narrateur et celui de ce village inconnu.
De ce personnage nous savons qu’il a fait quatre ans de prison et que le spectacle de ce village en sursis ressucite en lui la vie en cellule.
« Je ne savais pas si l’endroit me sauverait ou non. »

Nous allons vivre le combat à distance entre ceux qui arrivent en terrain conquis et ceux qui vont partir…peut-être…

« Nous étions entre nous, les habitants du hameau entre eux, chacun vivant de son côté sans se cotoyer. »
Sur leurs gardes, ces deux mondes vont s’épier jusqu’à…suspens, suspens quand tu nous tiens…

Ce livre mêle de la violence, de la poésie et de l’intime.
Hypersensible ! Magnifique !

« Pour eux qui n’avaient aucun contact avec la société en général, les chasser de la vallée équivalait à les condamner à mort. »

Les lois fondamentales de la stupidité de Cipolla Carlo


« Est stupide celui qui entraîne une perte pour un autre individu ou pour un groupe d’individus, tout en n’en tirant lui-même aucun bénéfice et en s’infligeant éventuellement des pertes. »

O.L.N.I. en vue.
Objet Livre Non Identifié.
Ce livre est incroyable, mais vrai !
Jamais lu une chose pareille.

Imaginez un éminent économiste américain écrire une théorie sur la stupidité humaine.
Le tout avec énoncés, principes, théorèmes, lois, démonstrations, schémas, courbes et…sérieux.

Ca a le goût, la couleur et la texture d’un traité d’économie mais toute ressemblance avec des livres existants serait purement et simplement une tromperie sur la marchandise.

Un remède hilarant et effervescent à la crise ambiante.
Renouvelez la lecture en cas de rechute. Consultez votre libraire référent. Attention le produit générique n’existe pas sur le marché.

Vous en achetez une palette. A 7 € l’exemplaire, vous demandez une réduction si besoin.
Vous demandez à votre comité d’entreprise un achat groupé.

Distribuez autour de vous.
A vos proches, au tout venant, au premier venu, à tout va…
Au bureau, à la cantine, à l’usine, au bistrot, par monts et par vaux.
Vous serez remerciés pour votre bonne oeuvre, croyez-moi.

Sur l’auteur nous ne savons pas grand chose.
Un pseudonyme ?
La biographie de ce Carlo M. Cipolla sur Wikipédia semble presque suspecte. Allez savoir, à vérifier.
Une chose est sûre et certaine, ce Cipolla a de l’humour à revendre.

Nous sommes tous stupides, un jour ou l’autre…tôt ou tard…

« Que l’on évolue dans les cercles les plus distingués ou que l’on se réfugie parmi les chasseurs de têtes de Polynésie, que l’on s’enferme dans un monastère ou que l’on décide de passer le reste de sa vie en compagnie de femmes belles et lascives, on rencontre toujours le même pourcentage d’individus stupides, pourcentage qui dépassera toujours vos attentes. »

Eloquent, n’est-il pas ?

Les lieux infidèles de Tana French


« Au cours d’une vie, seuls quelques instants sont décisifs.
La plupart d’entre nous les oublient aussitôt, jusqu’à ce qu’ils ressurgissent sans crier gare bien des années plus tard et, avec le recul, prennent tout leurs sens… »

Dublin. Faithful Place. Quartier des Liberties. Années 80.
La misère, l’alcoolisme, le chômage.
Derrière les ombres de l’usine Guinness la violence déborde, saborde la vie du peuple des bas-fonds.

Frank Mackey est flic à la Garda irlandaise, brigade des opérations secrètes.
« Si l’on aime chasser comme un chien haletant qui bondit sur la piste à peine libéré de sa laisse, on entre dans la Criminelle.
Si l’on opte pour les infiltrés, ce qui avait toujours été mon choix, on apprend à chasser comme les chats : se mettre en embuscade, s’aplatir et se rapprocher très lentement, sans se faire repérer. »
Divorcé d’Olivia et attendrissant papa poule d’Holly, neuf ans (les dialogues entre père et fille sont remarquables et très émouvants).
Elevé « à la main » (comme dirait Dickens) comme ses soeurs Carmel et Jackie, ses frères Shay et Kevin : père alcoolique et mère braillarde.
Ici ça crie et ça tape fort !
« Toilettes au fond du jardin. On se lavait au milieu de la cuisine, dans une bassine. »
Voilà le décor est bien planté, enfoncé, délabré.
Dublin, la grise héroïne de cette histoire sordide.

« Nous, les Mackey, nous avons le cheveu épais ; nous sommes taciturnes, durs à cuire, faits pour trimer sous le ciel changeant de Dublin. »

Un coup de téléphone de sa soeur Jackie va réveiller le passé de Frank et le faire revenir dans ses quartiers qu’il a fuis

Après quoi ?
C’était il y a dix-neuf ans. Il avait donné rendez-vous à Rosie Daly.
« En ce temps-là, Dublin était grise. Rosie, elle, nous offrait toutes les couleurs de l’été… »
L’amour, un ticket pour Londres, fuir cette minable vie mais…
Rosie n’est jamais venue.
A t-elle trahi ? Eu peur ? Ou bien…
Un secret bien gardé dans les entrailles du quartier maudit des Liberties.
Et bien, cher lecteur, je vais m’arrêter là, vous laisser en rade de Dublin, je ne vais pas vous en dire plus.
Qu’est-ce que vous croyez ?
Que j’allais vous dévoiler le happy, unhappy end ?
Désolé !
Je vous envie déjà de vous voir ouvrir ce polar à la première page, la première phrase : « Au cours d’une vie, seuls quelques instants sont décisifs… »

Ce polar est remarquable !
Mais ce n’est pas qu’un polar.
C’est (surtout ?) un livre bien trempé dans le Dublin miséreux.
Vous allez plonger, tête première, plein pieds, plein coeur dans la vie de Frank Mackey et, suffocant, bouche ouverte, supplier le dénouement.

Un conseil d’ami : lisez ce livre et vous m’en donnerez des nouvelles !

« Tout le monde se déchire. Parents, amants, frères et soeurs…Plus on est proche de quelqu’un, plus on lui fait du mal… »