L’escalier de Jack de Jean Cagnard


Quand on vit on monte ou on descend ?

Lisez ce livre, vous gagnerez un échelon…de bonheur !

C’était l’époque où Jack Kerouac et Allen Ginsberg vivaient dans le même hôtel à San Francisco. Allen raconte que le jour où Jack a quitté la ville, il a descendu l’escalier de l’hôtel en faisant ses adieux à chacune des marches.
«Salut première marche ! Salut deuxième marche…»
La route, c’est la vie qu’il disait le Jack.

Je ne connaissais pas Jean Cagnard, ni de cheveux (de longs cheveux jusqu’au bas du dos on l’appellera «Cheveux» donc), ni de plumes (une sacrée belle plume vous m’en reparlerez), ni de près ni de loin.
Autoportrait.
« Je suis né à Colombelles, dans le Calvados, en 1955, pas loin de la mer, tout près de la métallurgie. À un moment donné, il fallut grandir d’une manière et c’est là qu’interviennent ces dix années mouvementées (petits boulots, petits toits sur la tête…) consacrées sans le savoir à chercher l’orifice de l’écriture. Depuis, je me suis stabilisé entre deux densités, la maçonnerie, les chantiers et un autre jeu de doigts, plus léger. Cela me prend à la rencontre des épaules, comme des vagues d’étrave construites par l’effort physique (pelle, truelle, pelle…), partant de l’articulation des bras vers la colonne vertébrale, où deux monticules se rejoignent – les muscles ? – et gonflent à l’endroit de la germination des ailes. Ensuite, lorsque j’écris, je m’envole. »
De chantiers de maçonnerie en chantiers de maçonnerie, il veut vivre de l’écriture et de la mise en scène.
«Pas de ça dans la famille !» dit le père à son fils qui veut devenir poète.

Félicitations poète-maçon !
Vous nous avez construit là un bien bel escalier !
Un escalier qui vous transporte. Comme un escalier de service qui vous rendrait service. Un escalier suspendu de mots.
D’abord, et ce n’est pas une mince affaire littéraire, son livre est hilarant.
Toujours le mot pour rire, pour en rire. A en pleurer de rire, à rire à en pleurer. La scène du troufion garde-barrière de la caserne est irrésistible ! Un monument d’humour à la Dino Buzzati !
Et puis, je l’admets, ce Cagnard là a du doigté dans les mots.
Du Léo Ferré dans les doigts.
Une sacrée belle plume, dis-je, vous m’en reparlerez…
Ensuite, je le reconnais, ce Cagnard là est très, très émouvant. Sur le père, la mère et le saint esprit beat generation.
Nous sommes dans les années «Flower-Power», les années mauves 70 et des cheveux longs (de longs cheveux jusqu’au bas du dos on l’appellera «Cheveux» dis-je). Celles de la route des Indes et du folk à la Dylan. Celles du «gagner peu pour vivre plus.»

Cagnard vous parle, oui, vous, ses chers lecteurs, et vous dit que vous êtes des poètes, il vous le dira vingt fois, autant qu’il y a de marches…
Il vous dit que «c’est un bonheur particulier à chaque étage supplémentaire…»
Cagnard vous encourage au bonheur.
Le bonheur de lire les livres.
«Un homme qui a deux livres dans les mains est bien différent de celui qui l’instant d’avant ne les avait pas.»
Le bonheur de lire une femme, lire «le chapitre de sa nuque…le fleuve de son dos…les deux longs chapitres de ses jambes forestières…»
Le bonheur de lire l’amour sur la page d’une rencontre.
«Elle sent la levure de blé et la graisse de machine. Il s’agit de ce genre de femmes qui n’en finissent pas d’embellir quoi qu’elles fassent à vos côtés, surtout la nuit… »
Il vous apprend «qu’à force d’avoir été vécu à l’état mental, la réalité peut paraître ensuite étrangement exubérante.» A méditer !
Il vous donne du baume au coeur car le monde est réellement une belle invention…suffit d’en connaître les accès et les…excès !
Il vous débite, sourire en coin, ses amours, ses emmerdes, ses marches et ses contre-marches, ses hauts et ses bas.
L’échelle de sa vie, de l’enfance à l’âge adulte (l’âge mûr dit-on) en passant par les barreaux trébuchants de l’adolescence.
Ses métiers comme un inventaire à la Prévert : ramasseur de vers, docker, balayeur, goudronneur, anchoyeur, emboutisseur, soudeur, serveur, guitariste à deux cordes.
Ou rénovateur de tombes en prenant soin de ne pas remuer le mort pour éviter que le Georges en question dans son cercueil ne se transforme en Ggeeors ou Reoegsg ou pire Sgrogee, avec ses os mélangés !
Du vécu ? Peut-être, sûrement. Et puis après tout peu importe, c’est si bien dit, si bien écrit.
Cagnard vous explique la préretraite, forcée. Celle de son père, ouvrier dans l’acier qui a vécu au rythme de la sirène de l’usine dans un trou normand.
«Sacré paternel ! Le voilà débarqué. Fini pour sa pomme. Préretraite. Comme des dizaines d’autres, ILS ne l’ont pas raté. Il lui restait cinq ans à faire avant d’avoir son taux plein. Dans quelques semaines, il recevra une montre en remerciement des trente-cinq années de bons et loyaux services. Il pourra suivre sur le cadran la relativité du temps, comprendre seconde après seconde qu’il n’est plus là où il toujours été mais bel et bien sur la touche.»
Il répète l’exploitation de l’homme par l’homme. «Bordel, camarades, est-ce ainsi que les hommes vivent ?»
Il théorise même. «Une des qualités vertueuses du travailleur est de sublimer. Sinon, il ne serait pas travailleur. Le travailleur est une créature à la chimie farouchement optimiste. Chaque seconde il transforme la vie ordinaire en couches passionnelles. C’est un dieu et un beau crétin.»
C’est un VOUS qui vous parle tout au long du livre, qui vous interpelle, qui vous harangue, vous incorpore (malgré la réforme de l’armée, rappelez-vous le troufion garde-barrière !), vous aspire, vous engage, vous enrage.
Vous êtes du voyage, dans le temps et l’espace, vous rajeunissez, vous vieillissez. Pas le choix, fallait pas commencer !
Cagnard n’est pas un acteur de théâtre pour rien qui sait vous prendre à témoin. Vous êtes de mèche.
C’est VOUS qui lisez. C’est VOUS qui écrivez. C’est vous qui voyez.

«L’écriture, c’est quelque chose qui s’empoigne, c’est une matière avant tout, une énergie, et c’est ça qu’il faut faire circuler, il faut danser avec.» vous dit celui qui a dévoré Kerouac, Hemingway et Steinbeck.

«Je montais jusqu’à la crête des vagues puis redescendais dans leurs creux…» Jacques Kerouac monte, descend et danse les marches de l’océan.

Ce roman est une sorte de roman d’éducation ou de formation comme on catéchise dans les universités de Lettres Modernes.
Comme ces romans où le personnage réalise une ambition et accomplit un trajet, devient un individu, sermone t-on dans les doctes amphithéâtres.
Escalier qui aboutit à l’intégration, à l’harmonie entre l’individu et la société. Entre l’auteur et ses lecteurs. Entre lui et vous. Entre vous et vous…

«Et vous, que vouliez-vous faire quand vous étiez petit ? Qui rêviez-vous de devenir?»

Publicités

Une réflexion sur “L’escalier de Jack de Jean Cagnard

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s