Tristesse de la terre de Eric Vuillard

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«Et, parfois, la scène semble exister davantage que le monde…»

C’est l’histoire de Buffalo Bill que nous raconte Eric Vuillard.
Avec talent comme souvent.
Celle du «Wild West Show» ou l’invention du show-business.
Avec son héros Buffalo Bill lui-même qui joue son propre rôle (lamentable légende vivante), un impresario plus que louche, de vrais indiens (avec le véritable Sitting Bull), huit cents personnes, cinq cents chevaux, des dizaines de bisons…
Une version revue et très corrigée de l’Histoire de la conquête de l’Ouest.
L’Amérique qui change de peau en ce début d’industrialisation en redemande. Elle a soif de son passé et faim d’avenir prometteur.

«La foule hurle, l’insulte. On crache. La voilà, la chose inouïe, le Peau-Rouge, celui qu’on est venu voir, la bête curieuse qui a rôdé autour de nos fermes…»
L’Amérique se donne des frissons.

Le show fera le tour du monde : Rome, Londres, Paris jusqu’à Nancy !
La grande parade, la comédie humaine jouée et rejouée.
Little Big Horn et Wounded Knee tournés en ridicule.

«Quelques Indiens à cheval tournent autour des rangers en criant comme Buffalo Bill leur a appris à le faire.
Ils font claquer leur paume sur leur bouche, whou! whou! whou! Et cela rend une sorte de cri sauvage, inhumain. Mais ce cri de guerre, ils ne l’ont poussé ni dans les Grandes Plaines ni au Canada, ni nulle part ailleurs, c’est une pure invention de Buffalo Bill.»

Mais bientôt le public va se lasser du spectacle.
Déjà pointent les nez illuminés des Luna Park et autres DisneyLand…
Les fanfaronnades de Bill Cody vont s’éteindre et tomber dans l’oubli.

Un livre émouvant. Un livre de révolte.
«La civilisation était devenue cela : un alliage impossible de nouveautés et de regrets.»

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Guillaume Apollinaire de Laurence Campa

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«Hommes de l’avenir souvenez-vous de moi
Je vivais à l’époque où finissaient les rois.» (G. A.)

800 pages de bonheur de lecture en compagnie d’Apollinaire.
Ce n’est pas rien, ça ne se refuse pas.

Wilhelm de Kostrowitzky, né de père inconnu et d’Angelica de Kostrowitzky, sombre et vénéneuse, poursuivie par ses rêves et ses créanciers.
Une belle errante qui travaillait «à la mue des jeunes gens en les dispensant de promesses en mariage ou épargnait aux hommes respectables les risques du jupon fangeux.»

«Ton père fut un sphynx et ta mère une nuit.» (G. A.)

Le poète dut s’inventer comme il inventa la poésie.
Apollinaire, l’enchanteur du réel, né à la poésie dans le symbolisme finissant, héritier de Villon et Nerval.

«Je voudrais qu’aimassent mes vers un boxeur nègre américain, une impératrice de Chine, un journaliste boche, un peintre espagnol, une jeune femme de bonne race française, une jeune paysanne italienne et un officier anglais des Indes.»

Apollinaire, français depuis huit jours, quand un obus lui troua la tête en mars 1916 dans les tranchées de Champagne.

Des amours : Annie l’inaccessible anglaise, l’excentrique Marie, la perverse Lou, la prude Madeleine, la dévouée Jacqueline.

«Je me croyais mal aimé, tandis que c’est moi qui aimais mal.»
(G. A.)

Des amis : Alfred Jarry et Arthur Cravan, deux fous à lier, le fidèle Max Jacob, Cendrars le vagabond…

Des petits boulots alimentaires comme celui, éloquent, de rédacteur anonyme au «Guide du rentier pour la défense des petits capitalistes». Tout un programme pour Guillaume le poète libertaire.

«Non au lieu de travailler, j’ai fait des vers, j’ai eu des rêves, je me suis occupé de littérature, merde, merde.» (G. A.)

Apollinaire, l’ami des peintres : Picasso, Braque, le Douanier Rousseau, Delaunay, Picabia…

Montmartre, Montparnasse, la vie de bohème avec plumes et pinceaux, caprices de Fortunes, ateliers et soupantes, scandales et soucoupes volantes, gros rouge qui tache et noir opium qui fâche.
Le Paris des fauvistes, cubistes, futuristes et autres…fumistes !

Puis vint la guerre.
Obus-Roi plus tragique qu’un Ubu-Roi.

«Le soleil est là c’est un cou tranché.» écrit le poète poilu.

Puis le trou dans la tête…vision du peintre De Chirico.
L’éclat d’obus le laissera affaibli pour toujours.
Trépané, en convalescence, il reçoit une lettre d’un certain Hugo Ball, signée Dada.
La page se tourne, déjà…
Breton, Soupault, Char trinquent leurs vers automatiques en buvant les oracles d’Apollinaire.
Les nouveaux insolents.
Ils sentent déjà la prochaine guerre…
Tout près couve la révolution russe.

Le 9 novembre 1918, le Kaiser vient d’abdiquer.
Tête blessée, poumons gazés, grippe espagnole.
Il est cinq heures du soir.
Dehors le peuple français chante la victoire.
L’entend-il ?
Max Jacob, Cocteau et Jacqueline veillent.
Le poète va mourir.

Quand Cendrars arriva au Père-Lachaise, la cérémonie était terminée.
«Regardez, dit-il à Raymonde et Léger, regardez, c’est prodigieux ! On dirait la tête d’Apollinaire.»
Une motte de terre «avait exactement la forme de la tête d’Appollinaire. C’est bien lui. Nou l’avons vu. Apollinaire n’est pas mort. Bientôt il va se manifester. N’oubliez pas ce que je vous annonce.»

Ce livre est remarquable.
Ce livre est aussi notre mémoire.
Ne l’oublions pas.

«Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours, faut-il qu’il m’en souvienne ?
La joie venait toujours après la peine. (G. A.)

Ne l’oublions pas.

Physiologie de Georges Palante pour un nietzschéisme de gauche de Michel Onfray

Dans son roman «Le Sang Noir» (un chef-d’oeuvre !), Louis Guilloux immortalise Georges Palante, dit Cripure (d’après la «Critique de la raison pure» d’Emmanuel Kant).

Un héros romanesque…malgré lui.

Mais qui était ce Georges Palante (1862-1925) ?
Un philosophe nietzschéen qui vivait avec une fille à matelots illettrée ?
Un prof de philo qui corrigeait ses copies dans des hôtels borgnes ?
Un provocateur de duels ?

Palante est un philosophe de la révolte individuelle.
Qui déclare que le travail est un dévoreur de temps, d’énergie et de liberté.
Qui refuse de suivre les moutons de Panurge, qui refuse l’esprit de clan, qui attaque en règle l’instinct grégaire, le groupe vulgaire, brutal et lourd de bêtise.

Il propose l’ironie qui pratique l’éviction avec virtuosité.
Il célèbre l’individu, sa force, sa puissance.
L’Un contre la Masse.
L’Un contre la soumission aux idées mâchées «rien que pour vous», aux idoles préfabriquées «rien que pour vous».
Il revendique l’athéisme social sans tomber-sombrer dans le nihilisme.
Il pratique le dédain, le mépris contre le déterminisme social ambiant, le pouvoir et ses influences.
Il s’isole et se promène parmi les hommes comme s’ils étaient les arbres d’une forêt.

Oui, oui et oui, j’insiste lourdement, il faut lire (et relire sans cesse) George Palante pour…rester debout et regarder loin !

Elisée Reclus de Jean-Didier Vincent

Une lecture revigorante !

Elisée Reclus (1830-1905) est un anarchiste-voyageur, un voyageur-anarchiste.
Allemagne, Etats-Unis, Colombie, Irlande, Cuba, il parcourt le monde. Le tour du monde d’un homme libre dans un monde asservi.
« J’irai devant moi et je m’arrêterai quand j’aurai vendu mon dernier bouton.»
Puis se pose sans se reposer. En 1857, à Paris, il entre à la Société de géographie.
Il sera un géographe brillant et reconnu et un militant et penseur de l’anarchisme.
Un précurseur de l’écologisme.

Jean-Didier Vincent est neurobiologiste, professeur émérite à Paris-XI, membre de l’Académie nationale de médecine et de l’Académie des sciences. Comme son héros Elisée Reclus, il est originaire de Sainte-Foy-la-Grande.

L’avantage de la pensée anarchiste c’est qu’elle nous laisse démunis, dans l’inconfort certes…mais debouts !

L’anarchiste fuit comme la peste les maîtres à penser, les prêts à porter la contagieuse pensée unique.

«Je pense donc je suis.»

Ni dieu, ni maître.

Cette lecture vivifiante est l’occasion, pour moi, de râler.
Ben voyons, tant qu’à faire, faut pas se gêner.
Contre.
Ceux qui sont, chichement, payés pour penser pour nous, pullulent (et polluent) à la télé, dans les journaux, sur la toile.
Ils auraient toujours raison, ils ne se tromperaient jamais.
Les économistes («y’a qu’à») qui nous gouvernent : François de Closets, Michel Godet, Alain Minc.
Les nouveaux philosophes (philosophes ?) qui nous (or)donnent la bonne conduite : BHL, Jacques Attali.

Non, mais, pour qui y se prennent ceux-là ?
Y’en a marre !
Eteignez cette p… de télé bon sang de bon sang !
Voilà, c’est fini, c’était pas long, j’ai bien râlé, ça m’a fait du bien !
Retour au calme…

Cette biographie (romanesque) est un bon moment passé auprès d’un Elisée Reclus passionné qui vit à cent à l’heure, auprès d’une France très XIXème siècle, écrite par ce jovial et si communicatif Jean-Didier Vincent, (trop?)fasciné par son personnage.
Cet essai a obtenu le prix Fémina Essais 2010.

«Car nous sommes des anarchistes qui n’ont personne pour maître et ne sont les maîtres de personne.» Elisée Reclus.

PS : maintenant vous saurez qui était cet Elisée Reclus quand vous prendrez à gauche l’avenue Elisée Reclus ou bien quand vous inscrirez, émus, votre enfant au lycée Elisée Reclus.
C’est bô la culture…

Tristan Corbière « une vie à-peu-près » de Jean-Luc Steinmetz


Tristan Corbière, 1845-1875, poète maudit mort à trente ans.

Fils de Edouard Corbière, directeur de la ligne maritime Le Havre-Morlaix (auteur du roman maritime «Le Négrier») et de Angélique-Aspasie Puyo.

Enfance choyée et bourgeoise.

Au lycée à Nantes, une main de crayonneur qui saisit de petits croquis satiriques.

Des problèmes de santé : rhumatismes, phtisie, affections pulmonaires, insuffisance cardiaque, tuberculose…autant de rumeurs diagnostiques.

Premier autoportrait en vers :
«Sachez que dans la peau d’un fils quoique souffrant
Loge un gredin de coeur cloué solidement.»

Des villes…comme des mondes : Morlaix, Roscoff, Paris.

Corbière va lire Murger et ses «Scènes de la vie de Bohème».
Il imite, il s’imprègne, il copie conforme le comportement bohémien.
«La Bohème, c’est le stage de la vie artistique. C’est la préface de l’Académie, de l’Hôtel-Dieu ou de la Morgue.» écrivait Murger.
C’est décidé, il sera dandy, faute de mieux.

Le Tristan à la triste figure lit Baudelaire.
Il écrit ses premiers poèmes.
Mi-argotique, mi-patoisant, mi-maritime.
Si Corbière se trouve laid (une élégante catastrophe), il évacue tout soucis artistique dans ses vers.
«Deux requins dans ton lit, un «garc» dans mon hamac !
Tas d’sacrés chiens d’matelots, ouvrez-moi l’oeil…cric crac !»

Du Céline avant l’heure !
Du Villon après tout.

Corbière n’est pas tendre avec les autres, encore moins avec lui.
«Jeune philosophe en dérive
Revenu sans avoir été
Coeur de poète mal planté :
Pourquoi voulez-vous que je vive ?»

Mais Corbière n’est pas un triste.
Il manie les jeux de mots et les railleries.
Il faut lire ses poèmes à haute voix. Comme Verlaine qui en pleurait de joie…et de tristesse. Corbière donne le fou rire, le rire fou.

Tristan le laid manque d’amour.
Des amours jaunes : une tante Christine, des passagères de pitres traversées sur une mer déjà morte, une certaine italienne, Herminie surnommée par lui Marcelle, une étrange américaine et puis…c’est tout ?
Il rit jaune.
«Je voudrais être alors chien de fille publique,
Lécher un peu d’amour qui ne soit pas payé.»

«Les Amours jaunes» (son unique livre, son monstre de livre, trop réussi, comme raté) sont publiées en 1873.
Dans l’indifférence générale.
Une oeuvre violente, trop violente ?
Une sorte de charogne littéraire, de ramassis d’amours décomposées, des vers en l’air, comme une tempête, brûlants et suant les poisons,
ouvrant d’une façon nonchalante et cynique son ventre plein d’exhalaisons (merci Baudelaire).
Un recueil sans foi ni loi.
Du Byron ? Du de Musset ?
«Livre de sable ? Marchandise interlope ? Produit de contrebande ?» propose Jean-Luc Steinmetz l’auteur de cette indispensable biographie.
Steinmetz fait le point sur Corbière.
Avec des points de suspension car la vie suspendue de ce bohème de l’océan reste un mystère (quatre lettres pour connaître les douze dernières années de sa vie).
«La vie de Corbière ne pouvait et ne pourra être dite qu’à peu-près.» conclue Steinmetz.
Cette biographie (richement illustrée de photographies et de dessins de Corbière) devient LA référence.
La dernière datait de 1925 !
A lire, donc, en même temps que «Les Amours jaunes».

Corbière va influencer Jules Laforgue, Huysmans, André Breton, Tzara.
Avec Mallarmé et Rimbaud. Dans la même galère. Il va ramer un peu plus que les autres.

«C’était à-peu-près un artiste,
C’était un poète à-peu-près
S’amusant à prendre le frais
En dehors de l’humaine piste.»
Autoportrait de Corbière, l’élégant désespéré.

Charles Dickens de Jean-Pierre Ohl

Cette « petite » collection « Biographies » des éditions Folio est toujours remarquable. Format poche, photos insérées au cœur du livre, typographie, toucher du papier…tout est là pour nous rendre la lecture agréable, nous rendre la vie facile.
Cette biographie inédite de Jean-Pierre Ohl est, elle aussi, remarquable. Elle pourra se lire, avant, pendant ou après une lecture d’un livre de Dickens. Tout comme Balzac, Dickens est un fin observateur, un acharné du travail doté d’une imagination inépuisable.
Dickens est l’homme d’une seule ville : Londres. « Londres. Le Grand Four. Le Coin des fièvres. Babylone. La Grande Verrue. La lanterne magique…remplie de plus de merveilles et de plus de crimes que toutes les cités de la terre. »
Si vous voulez visiter le Londres industriel et miséreux de cette fin du 19ème siècle, n’allez pas vous perdre dans un savant livre d’Histoire, suivez Dickens.
Une mère « très peu mère », un père emprisonné pour dettes, Dickens, à douze ans, travaille dans une fabrique de cirage, infestée de rats.
Cet épisode (comme toutes ses expériences) va influencer toute son œuvre. « L’Inimitable », comme on le surnommait à l’époque, va inventer des personnages dans ses livres très très ressemblants à ceux qu’ils côtoyaient : cherchez dans ses livres sa mère, son père, ses amours…vous les trouverez peints sous différents traits.
Dickens sera un un généreux défenseur du peuple (un radical sentimental) jusqu’à ses derniers jours.
C’est un écrivain qui sait faire rire ET pleurer.
Très célèbre de son vivant, il fut très très malheureux en amour malgré ses dix enfants !
Après la parution de « Oliver Twist », un vent de folie souffle sur toute l’Angleterre : il y a les cigares Picwick, les chapeaux Picwick, les cannes Picwick, etc.
Dickens est énergique et volontaire : écrivain, journaliste, imitateur, acteur de théâtre et même hypnotiseur (adepte du « mesmérisme », théorie du magnétisme animal qui prétend maîtriser l’énergie du corps au moyen de l’hypnose).
L’écriture était vitale pour Dickens. Une question de vie ou de mort.
Elle comblait son manque…d’amour maternelle…d’amour…d’amour…toujours l’amour…
Ohl écrit : « Son sentiment de carence affective se double maintenant d’un manque métaphysique que seul un nouveau livre pourra combler… »
Dickens c’est Kafka, Dostoïevski ou Beckett avant l’heure.
Lors de sa dernière lecture publique de ses œuvres (mise en scène qu’il affectionnait tant) ses derniers mots seront pour le public, ses lecteurs.
« De ces lumières éblouissantes je m’éloigne maintenant pour toujours, en vous disant un adieu ému, reconnaissant, respectueux et affectueux. » Après un court silence, un profond soupir du public, retentit une tempête d’acclamations.
Allez ouvrir « David Copperfield », « La Maison d’Apre-Vent », « Temps difficiles », « L’Ami commun » (mon préféré), « Oliver Twist », « Les Grandes Espérances » ou ses contes de Noël…vous n’êtes pas prêt d’oublier les mystères de Charles Dickens…
Non Dickens n’est pas un auteur pour enfants, c’est une « substance fluide et composée » (Chesterton), un romancier de génie, un « transmutant » du réel.