Leonora de Elena Poniatowska

«Une dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale.»
C’est ainsi que le magnétique et tyrannique André Breton définissait le «surréalisme» dans son «Manifeste du surréalisme» paru en 1924.

Je ne suis pas un adepte des biographies romancées ou des romances biographiques.
Mais…mais…là, je suis séduit par cette «Leonora» de Elena Poniatowska.
Leonora Carrington.
Fille du fortuné Harold Wilde Carrington de l’Imperial Chemical Industries.
Riche famille britannique qui fréquente les salons de Buckingham Palace.
Elevée par une nourrice française qui croit aux «sidhes», qui lui raconte que la pluie transforme les enfants en fruits, Leonora a l’imagination qui déborde le bon sens-bon genre de son père.
Leonora, petite fille rebelle qui veut grimper aux arbres comme ses frères, qui se fait renvoyer de deux couvents, qui écrit, en cachette, un manuel de désobéissance, qui n’a qu’une obsession, faire les Beaux- Arts.
Leonora d’une beauté redoutable, inabordable.
«Sa chevelure, d’un noir de jais comme ses yeux, lui couvre les épaules.»
Quand sa mère lui offre le livre de Herbert Read, «Surréalisme», elle tombe amoureuse du tableau de Max Ernst qui illustre la couverture.
Au cours d’un dîner chez une amie, elle rencontre Ernst.
Elle a vingt ans. Il a quarante-six ans, déjà marié deux fois, un enfant.
Max Ernst est un Pygmalion.
Le coup de foudre !
«Tu m’apprends à voir ce que je n’avais jamais vu auparavant.» dit-elle.
«Tu es mon Saint-Graal. Tu es ma perte. Tu es ma cuillère.» lui répète t-elle.
En 1937, à vingt ans, Leonora part de chez elle pour ne plus revenir.
Leonora va côtoyer Man Ray, Eluard, Magritte, Dali, Duchamp…toute la clique surréaliste.
Toute l’aventure du surréalisme (enfin presque) nous est contée : son inventivité, son génie mais aussi ses abus, ses exclusions, ses dérives sectaires…voire son terrorisme !
Après ses parents, les religieuses, la cour d’Angleterre, elle va affronter le surréalisme : personne ne reconnaît les femmes peintres surréalistes…sans parler du machisme des surréalistes !
Les scènes de ménage entre la femme de Max Ernst et Leonora sont mémorables et le courage de Ernst ne risque pas de l’étouffer.
Ha, les hommes, surréalistes ou pas, restent souvent des mufles !

Leonora scandalise et provoque : faits et gestes.
Gestes de peintre et d’écrivain.
Elle participe à l’Exposition Internationale surréaliste à Paris en 1938. Elle y expose deux tableaux.
André Breton admire ses textes et inclut le conte «La Débutante» dans son «Anthologie de l’humour noir». Textes dévastateurs inspirés de Lewis Carroll et Swift.
Faits d’arme : uriner en pleine église, se montrer nue dans le café de son village, faire l’amour sur les galets blancs de l’Ardèche devant des villageois éberlués…
Changer la vie qu’ils disaient les surréalistes !

L’écriture de ce roman surréaliste sort tout droit des peintures et des proses de Leonora Carrington.
On y rencontre des chauves-souris qui entonnent une messe de Bach, des mains qui se transforment en pattes de cheval, des chevaux ailés à tête de hyène, des chevaux, beaucoup de chevaux…
Elena, l’auteure, n’a pas froid aux mots et le lecteur de savourer ses mots-tableaux.
Ici les mots se regardent
Ici, honneur au fantastique, hommage aux invraissemblances, révérence à l’imprévisible.
Dévotion à la chère imagination qui ne pardonne pas, à la beauté convulsive, au merveilleux, à l’ailleurs, à la «vraie vie» de l’enfance, à l’insolent insolite.

A la veille de la montée du nazisme, elle s’installe avec Max Ernst dans une ferme à Saint-Martin-d’Ardèche.
La guerre est déclarée.
Max Ernst est allemand. Il sera menotté par les policiers français et interné dans un camp de concentration…français !
Le couple tant aimé du village ardéchois est regardé d’un très mauvais oeil. Lui, un allemand, elle, une espionne ?

C’est l’exil en Espagne…et là je vous quitte pour vous laisser voyager, planer, chevaucher les mots-valises de Elena Poniatowska.

Regards excitants de femmes troublantes et séduisantes : Leonora l’alchimiste et Elena l’admiratrice.

Leonora Carington est morte à Mexico en 2011.
Elena Poniatowska, née le 19 mai 1932 à Paris, est une journaliste, écrivaine et activiste politique mexicaine.

Pour en savoir plus, ou moins, lire aussi «Max et Leonora» de Julotte Roche chez «Le temps qu’il fait.»
Ou visionner le film «Ouvre toi, porte de pierre» de Dominique et Julien Ferrandou sur la vie de Leonora Carrington.
Il existe même une Association Max Ernst à Saint-Martin d’Ardèche qui organise régulièrement des expositions.

Allez écouter ce que disent les pierres, là-bas, les pieds dans la rivière Ardèche, la tête dans les pages…

Une vie haute en couleurs, sans nuance, qui vaut bien cinquante nuances de gris !
Qu’on se le dise…

Le Retour des Tigres de Malaisie de Paco Ignacio Taibo II


Ce n’est pas la littérature qui doit imiter la vie, c’est la vie qui doit imiter la littérature.

J’avoue. J’ai un faible pour Paco Ignacio Taibo II.
Et là encore, dans sa dernière livrée, sa dernière virée au grand large, je me suis régalé.

Les Tigres sont de retour.

«Le point de départ de ce livre était Emilio Carlo Giuseppe Maria Salgari, dans sa mansarde sordide de Turin, écrivant sur son petit pupitre, avec l’encre qu’il fabriquait lui-même, poursuivi par des créanciers, forcé de pondre ses vingt pages par jour, avec pour seules armes des encyclopédies médiocres, des atlas erronés, des dictionnaires désinformés, et une superbe et merveilleuse imagination au service d’une prodigieuse capacité d’affabulation.»

Emilio Salgari est un écrivain italien (1862-1911) auteur de romans et nouvelles d’aventures : «Les Pirates de la Malaisie», «Les Mystères de la jungle noire», «Le Corsaire Noir».
Il est le créateur du personnage de Sandokan, le tigre de Bornéo.
Taibo reprend le flambeau.
Allumé par Alexandre Dumas, Walter Scott, Joseph Conrad, Victor Hugo, Emile Zola ou Eugène Sue, Taibo s’est amusé à nous écrire cette nouvelle aventure des Tigres de Malaisie.
«Pour chauffer la tête, ça excite les nerfs.»

Taibo, né en Espagne en 1949, émigre pour le Mexique pour fuir le franquisme.
Auteur de polars «allumés», biographe du Che, ami du sous-commandant Marcos, il préside l’Association Internationale du Roman Noir.

Les Tigres sont de retour.
Et pas qu’un peu même.
Cher lecteur, accrochez-vous bien au bastingage, ça va tanguer dur.
Rejoignez l’équipage pirate de la «Mentirosa» (la Menteuse) et vous allez rencontrer, tenez-vous bien, vous dis-je : Sandokan le prince malais, Yanez le poète portugais, Friedrich Engels, Jules Verne, Adèle la française communarde, des Dayaks, un nain survenu de nulle part rebaptisé Pinga, un Club du Serpent, un Abel Proust masqué, un Old Shatterland as de la gâchette élevé chez les Apaches, un chien Victorisa, une panthère apprivoisée, Rudyard Kipling, un cryptographe grec, un squelette nommé Ibrahim qui garde une édition complète des oeuvres de Shakespeare, des Siamois, un chef mécanicien Monteverde au passé plus que trouble, une femme fakir, des Sikhs aux sabres bien tranchants, des sociétés secrètes chinoises, des banquiers philippins, des trafiquants d’esclaves, des abordages en veux-tu en voilà…

Cher lecteur, vous voilà prévenu, vous ne risquez pas de vous ennuyer, c’est le moins que l’on puisse dire.

Les Tigres sont de retour. Bien sûr «ils approchaient dangereusement de la soixantaine, ce qui, vu leur existence avantureuse, les nombreuses cicatrices dans leur chair et leur esprit, et l’espérance de vie des pirates sous ces latitudes, pouvait être considéré, par un observateur impartial, comme un âge avancé. Mais l’observateur en question n’avait pas intérêt à le faire remarquer à nos deux héros.»
Leur mission ?
Libérer l’Asie des parasites colonialistes anglais, français, hollandais.
Et pour cela ils devront résoudre une énigme à partir de sept cartes postales données par un vieux chinois, plus vieux que le monde.
Sur ces mystérieuses cartes postales apparaîssent : «Une étrange plantation, un sous-marin sans propulsion, un groupe d’étudiants fraîchement diplômés, un siège de cabinet en porcelaine, un officier de lanciers, un music-hall à Berlin, un temple hindou à la mode française au milieu de Bornéo.»
Bon courage !

Si Taibo s’est bien amusé à écrire ce livre, je me suis amusé deux fois plus à le lire, voire plus.
Encore une fois Taibo nous offre une superbe et merveilleuse imagination au service d’une prodigieuse capacité d’affabulation
Je vous souhaite bien du plaisir…

«Je n’ai rien contre les Européens pris individuellement. J’ai quelque chose contre eux quand ils sont plus de deux et qu’ils veulent être millionnaires.»

Bon je vous laisse, je monte au grenier, je vais fouiller dans les vieux cartons chercher ma panoplie de pirate…

A l’abordage !